Très bon film de Béla
Tarr, ultime oeuvre de son auteur selon son auteur. Film difficile et simple, éprouvant aux frontières de l'ennui, ironique et grave, Le cheval de Turin a d'abord
l'énorme mérite de proposer autre chose - une autre image, un autre temps, une autre narration, une autre couleur, une autre pensée ou un autre sentiment, un autre cinéma en somme, aux
antipodes de la médiocre consensualité, frénétique et bête, du cinéma actuel (qu'on pense à la reconnaissance faite au dernier d'Hazanavicius, loué pour sa prise de risque et son culot,
et pourtant composé, certes avec habileté, comme le sont tous ses concurrents actuels - mais on ne félicite la différence que parce qu'elle n'est pas si lointaine, c'est entendu). Le film de Béla
Tarr laisse cette zone d'incertitude et d'incompréhension propre à toutes les oeuvres consistantes, à mi-chemin entre l'admiration muette et la gêne : quelque chose s'est passé là, devant les
yeux, qui demande arrêt, suspension, retour. Abasourdi par la longueur, la pesanteur, la beauté de cette oeuvre circulaire, on est mystérieusement appelé à revenir sur Le Cheval de
Turin après l'avoir découvert ; une histoire quasi obsessionnelle de cycles et de grandes plages de temps, qui inquiètent et découragent en s'abattant comme des vagues :
Tarr a proposé, pendant près de 2h30, un rythme ternaire, une sorte de roue, que l'on s'évertue, quelques temps encore après que l'image se soit tue, à suivre du regard, comme si une
étincelle de sens devait jaillir d'un mouvement perpétuel, d'un cercle roulant sur lui-même. Par là, Tarr s'interroge sur l'oeuvre d'art et son origine, en dévoilant cette question
insistante, tortueuse, séduisante : comment diable le nouveau, l'autre (être mais surtout devoir-être), peuvent-ils naître du même ?
Parce que le sens, vaporeux et invincible comme le vent dans le film, échappe en partie ; tout est pourtant bien simple, trop simple
: un père invalide du bras droit, une fille-femme, un vieux cheval récalcitrant, sont les seuls infividus qui habitent Le cheval de Turin (on n'oublie pas la fulguration
discourante, l'éclair-monologue de ce paysan au milieu du film venu se procurer une bouteille d'alcool). Rien ne se passe à l'image, le scénario n'existe pas tellement au sens où
l'intrigue n'est pas riche d'événements, les hommes de Tarr répètent leurs actions avec la plus dérangeante mécanicité : la sphère entière de l'existence est ritualisée, périodique -
lever de la fille qui sort chercher l'eau de la journée au puits, habillage du père, départ du père en charrette tirée par le cheval, repas composé de deux affreux navets géants, coup d'oeil par
la fenêtre, déshabillage du père, couchage, circulez. Rien d'autre que la pauvreté du ménage, le silence des protagonistes et la résistance du cheval. Un accent fataliste, évident, se
dessine : acceptation par les personnages d'une lutte avec leurs terribles conditions d'existence, l'air résigné. Un accent pessimiste : la tempête gueule et frappe de
plus en plus violemment, la fin du monde approche, le cheval refuse de porter, de manger, de bouger, et bientôt la fille l'imitera et puis le père. Et puis, surtout, un accent
nihiliste : pas d'ailleurs, pas d'horizon (refus de suivre les tziganes en Amérique, ce Nouveau monde aux espoirs de richesse (ou riche d'espoirs, c'est selon) : nihilisme
post-communiste demandant quelle autre voie peut surgir, contre-balancer le capitalisme archi-dominant ?). La dernière oeuvre de Tarr ne semble offrir aucune issue : l'action est tuée, étouffée à
la racine, parce que manque le pourquoi, la raison, quelque chose. Nihilisme au sens où plus aucune valeur ni aucune norme ne peuvent plus guider l'homme, au sens où transcendance et immanence
achoppent (lecture religieuse hachée, inféconde d'une part, et puits à sec, absence de ressources, stérilité de la nature d'autre part), au sens où l'homme tourne en rond. Si on veut tant
voir un sens jaillir du Cheval de Turin, c'est aussi, dans un curieux jeu de mises en abyme et de substitutions, parce qu'on s'identifie aux personnages de Tarr qui ne voient plus rien
jaillir (premier niveau, représentatif), et imitent bientôt le monde qui s'assèche (second niveau, métaphorique), à l'image de l'homme vidé de raisons, non-sensé (troisième niveau, métaphysique).
Une roue à trois rayons, une spirale triadique, que sais-je.
Plusieurs tentations
viennent tutoyer, chatouiller un esprit naturellement interprétant : premièrement une tentation métaphysique, sur la fin du monde, l'"acosmisme" et son rapport à l'homme sous la
forme de la mort : peur, acceptation, divertissement, résignation, immobilisme... Deuxièmement une tentation politique faisant de ce couple voué à la détresse du cycle l'image de
toute famille moderne, soumise au temps et aux rituels, organisés autour des besoins primaires, sans pensée, sans vitalité, sans souffle (alors que dehors, ou le dehors, ça souffle, parbleu).
Troisièmement, tentation de nietzschéiser (ou philosopher, mais enfin, les deux termes s'équivalent...) le film, avec les thèmes abordés ou suggérés suivants : cheval de Turin et
début de la folie, nihilisme donc, dernier homme, histoire de l'humanité en termes d'esclaves et de nobles et d'apparition de la raison, prophétisme, éternel retour of course. Le mérite
de Béla Tarr, ici, c'est de ne pas accréditer une ou les trois tentations : il veut son film optimiste, porté à l'action, et non philosophique (au sens où la philosophie et le cinéma ne partagent
pas leurs moyens d'expression, leur "matière"). Devant Le cheval de Turin, en somme : il est permis de rire, de ce rire grinçant qui ne sait plus si le sérieux du film sait et
avoue son sérieux, il est permis de rêver, de vagabonder, d'imaginer, de penser un autre monde ou un autre sens, et il est permis de se laisser aller à la beauté intrinsèque des plans de Tarr, de
prendre son film comme un poème, comme une forme - de se mettre en roue libre. Trois axes qui dessinent une bien belle oeuvre de cinéma.
On comprendra aisément la rétivité de tant de spectateurs à un tel projet (c'est que précisément, quelque chose nous est projeté à la face, un défi, une épreuve), habitués à une intrigue ficelée
dans des plans rapides et efficaces. Mais Le cheval de Turin, on l'aura compris, permet, pour un temps que certains estimeront exagérément grand voire invivable, de goûter, de découvrir
et d'explorer un espace et un temps qui fissurent nos convenances artistiques. Un espace et un temps, d'ailleurs : si on insiste généralement sur le temps (les cycles,
les six jours (et non sept), le temps qui passe et auquel on donne le temps de passer), c'est que l'espace est distribué avec intelligence : le premier plan-séquence indique un trajet jusqu'à la
ferme (ultime mouvement), et puis tout se joue là, avec un recentrement opéré sur l'intérieur de la maison, où le vent, le dehors des forces et la tempête ne savent pas progresser. Si le
temps se répète, c'est aussi parce que le lieu ne change pas, ne peut plus changer (à cause du cheval) : progressivement, c'est la fixité qui s'impose, c'est un immobilisme forcé, obligé (de la
même manière, une éternité ?). Les interminables plans-séquence, de plusieurs minutes chacun, prennent la mesure d'une lourdeur, d'une profondeur, d'une tension qu'on a du mal à
voir/vivre comme telles, et qu'on hésite parfois à abandonner, ou qu'on abandonne, devant la répétition et la difficulté de la chose. Les acteurs rendent tout encore plus pesant, alors que
s'esquissent parfois quelques rictus sur des visages marqués, dont on se demande bien s'ils provoqueront un dialogue sensé (mais irrémédiablement creux, sans substance) ou un déchaînement de
folie (sans que le grand délire riant n'arrive). La musique, identique d'un bout à l'autre du film, est parfaitement adéquate à l'oeuvre visuelle : grinçante, circulaire et
ternaire (12/8, ou 4/4 avec des triolets qui mènent les temps, les pulsations et la criarde mélodie). Du cinéma, quoi... 16/20 (si la conscience du fait que l'ennui est
volontaire pouvait supprimer l'ennui, la note serait plus haute).
PS : avec quelques heures de recul, ce Cheval de Turin apparaît bien moins non-nietzschéen qu'en première lecture : la "fin" n'est peut-être pas si pessimiste, nihiliste,
anti-nietzschéenne (finale en un sens), si l'on imagine que Tarr peut vouloir bloquer toutes les issues afin de mieux dégager un nouvel élan, une nouvelle histoire, du neuf (on rejoindrait la
question initiale : comment quelque chose, et singulièrement une norme, peut-elle naître du néant ?)... Ne pas oublier que pour Nietzsche la transmutation n'est pensable que comme un renversement
à la pointe, au sommet - ou à l'abîme - (supposant donc que la décadence, le nihilisme et le pessimisme sont allés jusqu'au bout d'eux-mêmes, se sont radicalisés, ont actualisé leurs ultimes
conséquences...).
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